Maroc : Benkirane tiendra-t-il ses promesses électorales ?
Posted by Allal SAHBI on décembre 10th, 2011

Il suscite l’espoir d’une partie du peuple marocain mais aussi l’inquiétude. Abdelilah Benkirane, le secrétaire du Parti Justice et Développement (PJD) nommé Premier ministre ce mardi par le roi Mohamed VI, n’est pas un inconnu.
Il a commencé sa carrière politique il y a 35 ans. Professeur passé par la Jeunesse socialiste de Ben Barka. Né dans le quartier populaire d’Al-Akkari à Rabat, Abdelilah Benkirane rejoint très tôt la Jeunesse socialiste de l’Union nationale des forces populaires, fondé en 1959 par le célèbre opposant Mehdi Ben Barka. Détenteur d’un bac scientifique, il est diplômé de l’Ecole nationale supérieure (ENS) pour l’enseignement scolaire, et a fondé une école privée qu’il gère toujours.
Son destin politique prend un tournant décisif en 1976, lorsqu’il est confronté à des pratiques que l’islam réprouve.
«Un jour, raconte une de ses vieilles connaissances, il rentre dans une maison où il y avait beaucoup de jeunes socialistes, pour la plupart athées. C’était en plein mois de ramadan et il était très choqué de voir ce groupe de militants en train de manger et boire».
Il a alors 22 ans, quitte les socialistes et rejoint la Jeunesse islamique, fondée par Abdelkrim Moutîi, aujourd’hui en exil en Libye. Il sera rapidement arrêté et condamné à deux ans de prison. Après sa libération en 1978, Abdelilah Benkirane décide d’opérer une «rupture» et d’agir dans la légalité. Il fonde en 1981 la Jamâa Islamiya, une association politique reconnaissant le statut religieux de la monarchie.
Il rompt avec l’idéologie islamiste révolutionnaire et condamne tout recours à la violence
Ses anciens «camarades» le traitent «d’agent du Makhzen» (le palais royal), mais le choix de Abdelilah Benkirane sera crucial pour le conduire à participer, comme il va devoir le faire, à la gestion du royaume chérifien.
A la fin des années quatre-vingt, il fait partie d’un groupe de 400 militants voulant former un parti islamiste légal. Ils commencent par rompre avec l’idéologie islamiste révolutionnaire D’AL Adl wal Ihsane et condamnent fermement tout recours à la violence en reconnaissant, une nouvelle fois, le statut religieux de la monarchie.
En 1997, ils décident d’intégrer un petit parti fondé et dirigé par un proche du Palais, le Mouvement populaire, démocratique et constitutionnel (MPDC) du Dr Abdelkrim El Khatib. La même année, Abdelilah Benkirane, est élu député à Salé . En 1998, le MPDC devient le PJD et dix ans plus tard, Abdelilah Benkirane en devient secrétaire général. Il se sert de la tribune du parlement pour pratiquer une opposition institutionnelle et légale, participant à l’intégration du PJD dans le système politique.
«Le religieux est du ressort du Roi», rappelle Benkirane
Celui que le roi Mohamed VI vient de nommer Premier ministre est décrit parfois comme un homme politique qui «a du mal à se contrôler, et à mesurer ses propos», selon un dirigeant du parti. Ses propos sur la laïcité, la langue berbère et l’homosexualité en ont surpris plus d’un parmi les courants libéraux et laïcs. Pour lui, notamment, «la laïcité à la française est un concept dangereux pour le Maroc».
En 2010, il a appelé à l’annulation d’un spectacle du chanteur britannique Elton John parce que, selon lui, il «encourage l’homosexualité au Maroc». Mais il a récemment multiplié les déclarations «rassurantes»: «Nous n’imposerons jamais la charia (la loi musulmane)», a-t-il notamment affirmé. «Le religieux est du ressort du Roi» : «A nous de nous occuper de la corruption, de l’habitat, de l’enseignement qui n’est pas une réussite aujourd’hui. On se bat pour plus de démocratie, pour que l’entourage du Roi lève la main sur les affaires, le business et la politique…»
Nous ne pourrons pas appliqué tout notre programme.
Intérogé sur la chaine Al jazyra, Benkiran est on ne peut plus clair. A la question: Vous sentez-vous lié par le programme de votre parti et pour lequel vous avez été élu?
IL répond: “Le peuple marocain nous a donné 27,40% des suffrages. S’il avait voulu que nous appliquions l’intégralité de notre programme il nous aurait donné 51%. C’est pourquoi , nous devrons tenir compte des propositions de nos allies.
Mais, Avant toute chose, nous comptant sur la faveur Divine et le soutient de Sa Majesté. Car nous sommes convaincus que nous ne réussirons que grâce à l’aide de Dieu et au soutient de Sa Majesté et qu’il est impossible de gouverner contre la volonté royale.
Question: Quelle sera votre attitude vis à vis de l’entourage du roi?
Réponse: Je n’accepterai aucune directive d’une autre personne que Sa Majesté. Si j’agissais autrement, le peuple me dira “Dégage” et je dégagerais sur le champ.
Quelles sont vos priorités?
Nos priorités sont: la justice, l’éducation, la santé, le logement et l’emploi. Mais J’hésite entre la justice et l’éducation pour la première place.
Il est intéressant de noter que l’emploi et le logement, principal préoccupation des marocains, sont relégués à la dernière place. Là, au moins, il ne faut pas d’attendre à un miracle. Pour le reste Benkirane s’en remet à Dieu et au roi.Tout un programme!
Le grand écart


Pour l’heure, ce sont les tractations pour former le nouveau gouverment qui boulversent le champ politique marocain. Si l’éclatement de l’alliance pour la démocratie, ou le G8, était attendu du fait de son hétérogénéité, l’implosion subite de la vieille Koutla démocratique est venue elle fausser bien des prévisions. La fameuse alliance créée depuis 1992, réunissant le parti de l’Istiqlal, l’USFP et le PPS est en train de devenir de l’histoire ancienne. Et pour cause, chacun de ces partis qui devaient négocier ensemble leur entrée ou pas dans le gouvernement de Benkirane a préféré privilégier ses intérêts.
Le PAM, exclu d’emblée par le PJD, s’est résigné à rester dans l’opposition. Il y est rejoint par le RNI de Mezouar qui avait pourtant des chances d’être convoqué par Benkirane. Quant aux autres formations du G8, elles attendent toutes l’appel des islamistes. « Nous avons bien travaillé ensemble [avec le PJD, ndlr] alors que nous étions dans l’opposition », rappelle du côté de son côté le Mouvement Populaire (MP).
Les camarades Mohamed Laenser (MP) rêvent même de s’adjuger les ministères de l’Agriculture, de l’Education ou encore des Affaires étrangères ! L’Union Constitutionnelle (UC) dit, elle aussi, attendre que le PJD la contacte. Pour cette dernière formation, le G8 semble déjà relever de l’histoire ancienne.
L’istiqlal a été le premier à fausser le jeu en disant oui à Benkirane, sans aucune entente avec ses alliés.
Quant à l’USFP, arrivé cinquième avec 39 sièges, le parti reste pour le moment divisé. Une partie est pour l’entrée au gouvernement alors qu’une autre appelle à retourner à l’opposition pour éviter la mort à petit feu de ce parti de gauche. Seulement des dinosaures n’entendent pas céder leur place. Ils comptent figurer dans ce prochain gouvernement qui doit pourtant incarner la rupture avec le passé.. Mais Là , ce serait au conseil national de trancher.
Troisième élément de la Koutla, le Parti du progrès et du socialisme (PPS) continue toujours de maintenir un faux suspense : « aucune décision n’a été prise à l’issue de la réunion du bureau politique du 5 décembre, mais la tendance générale est pour la participation », répétait encore ce mardi Karim Tej, porte parole du parti du livre. La formation d’inspiration communiste se prononcera à partir de ce samedi 10, après la convocation de son comité centrale».
Opportunisme ou compromis?
Si l’alliance entre les nationalistes de l’Istiqlal et les islamistes du PJD semble naturelle, la participation dans ce gouvernement des communistes suscite, elle, un grand débat. L’entrée des camarades de Nabil Benabdallah, qui n’ont récolté que quelques 18 sièges au parlement est vue comme pure opportunisme, au détriment des idéaux. Mais au sein du PPS, on parle d’un « compromis historique » du moment que les objectifs sont les mêmes avec le gouvernement dirigé par Benkirane : lutte contre la corruption, la pauvreté, l’économie de rente….
L’alliance entre ces différentes formations dans un gouvernement est même considérée comme la naissance d’une nouvelle Koutla. Sa particularité : « l’entente entre des partis de droite et de gauche », pense -t- on du PPS.
Pour certains observateurs, à l’opposé du Palais, qui a respecté jusque-là, les dispositions constitutionnelles, cette partie de la classe politique refuse d’embarquer dans le train de l’évolution et du progrès. Un immobilisme que les Marocains ont sévèrement sanctionné le 25 novembre. Hélas, ils ne semble pas encore avoir compris.
Al Adl wal Ihsane et le 20 février sont nos freres et nos fils
“Nous souhaitons dialoguer avec le Mouvement du 20 février, ce sont nos enfants et nos frères, au même titre que les membres d’Al Adl wal Ihsan “. Tel est le désir exprimé par le victorieux chef de file des islamistes du PJD .
Al Adl wal Ihsane, de son coté, n’exclut aucunement de prendre langue avec le gouvernement dirigé par le PJD. « Nous ne refusons pas le dialogue. Nous sommes ouverts au dialogue. M. Benkirane nous tend la main, mais dans quel cadre ? », se demande le porte parole de la Jamaâ, Fathallah Arselane. Pour cet adepte de la vision de Cheikh Yassine, « le dossier d’Al Adl, est un gros dossier ». Par conséquent, le mouvement se demande si le gouvernement a le poids de résoudre ce problème. « Cela dépasse le gouvernement » répète Arselane.
En effet, Al Adl wal Ihsane ne cachent pas leur rejet du régime monarchique actuel. A l’opposé, leurs frères islamistes du PJD ne manquent jamais de rappeler leur attachement à la monarchie. Le landemain des éléctions, pendant que le PJD fêtait sa victoire, les membres de la Jamaâ battaient le macadam à Rabat en scandant haut et fort : « pas de justice, pas de développement… Ceci n’est pas une démocratie ». Pour le mouvement de Cheikh Abdesalam Yassine, ces élections n’étaient pas plus qu’une mascarade.
Alors, quels sont les points de convergence et de divergence entre le PJD et Al Adl ?
Pour le politologue Marocain Mohammed Darif, Le PJD est un parti ayant une référence islamique et Al Adl incarne l’Islam politique. De nombreuses positions les différencient. “Le parti de Benkirane est monarchiste alors qu’Al Adl est un mouvement islamiste contestataire. Leurs divergences persistent depuis longtemps mais cela n’a pas empêché des rapprochements, surtout sur les dossiers qui touchent à la Oumma islamique, à savoir la Palestine, l’Irak ou encore l’Afghanistan.
Mais depuis le début du printemps arabe, le fossé se creuse. Le PJD a eu une position hostile à Al Adl qui fait partie du Mouvement du 20 février. Al Adl réclame une monarchie parlementaire alors que le PJD parle d’une monarchie démocratique. De même, la réforme constitutionnelle et les législatives ont été des facteurs de divergences de positions entre les deux entités”.
Mais la grande question est de savoir si le gouvernement dirigé par le PJD a le droit d’autoriser Al Adl wal Ihsane ? Est-ce qu’il peut, de manière officielle et pas officieuse, entamer le dialogue avec ce mouvement. ” C’est un défi à relever pour le PJD” ajoute Darif. “S’il n’arrive pas à résoudre ce problème, ce sera considéré comme un échec
Mustapha Khalfi : «Les Marocains n’ont rien à craindre du PJD»
Mustapha El Khalfi est l’un des principaux architectes du programme du PJD. Photo Yassine TOUMI
«Les Marocains n’ont rien à craindre du PJD» Les lois en vigueur sont suffisantes dans ce cadre. Le problème au Maroc c’est que nous ne disposons pas d’une politique sanitaire pour limiter la consommation de l’alcool étant donné qu’il a des effets néfastes sur la santé.
Que prévoyez-vous pour ce qui est de la commercialisation des boissons alcooliques ?
Mustapha Khalfi : Les lois en vigueur sont suffisantes dans ce cadre. Le problème au Maroc c’est que nous ne disposons pas d’une politique sanitaire pour limiter la consommation de l’alcool étant donné qu’il a des effets néfastes sur la santé. Contrairement au Maroc, plusieurs pays ont adopté des politiques de ce genre. De ce fait, nous comptons adopter le modèle français en la matière qui a permis de diminuer de trois fois moins la consommation de l’alcool dans l’Hexagone au cours des 50 dernières années. Donc, notre approche dans ce cadre est purement à caractère social et sanitaire.
Qu’en est-il des festivals artistiques?
En principe, l’organisation des festivals est nécessaire. C’est l’une des composantes essentielles de la vie culturelle des sociétés. L’idée est que les festivals financés par l’argent public doivent s’inscrire dans le cadre d’une politique culturelle bien définie mettant l’accent sur la responsabilité et la conformité avec nos spécificités culturelles.
Que dites-vous à propos de l’avortement ?
Il s’agit d’un sujet qui anime un grand débat entre les ouléma, les juristes et les médecins spécialistes. La nouvelle Constitution garantit le droit à la vie, ce qui constitue un grand acquis. Pour sa part, la religion musulmane prévoit une réglementation légale de cette pratique. Mais, avec la multiplication de centres hospitaliers qui exercent l’avortement clandestin, nous sommes pour l’approfondissement du débat à propos de ce sujet.
Que prévoyez-vous à propos de l’homosexualité et du fait de ne pas faire le jeûne en public pendant le Ramadan?
La loi marocaine ou le référentiel islamique sont clairs dans ce cadre. Nous faisons la différence entre l’espace public et l’espace privé. Dans un cadre intime, l’homme demeure libre de disposer de son corps comme il veut. Hormis ce cadre privé, tout le monde doit respecter la loi qui interdit ce genre de comportement au niveau de l’espace public.
Et pour ce qui est de la liberté de conscience ?
Là aussi, on parle d’une liberté individuelle. Nous sommes contre la discrimination sur la base de la religion. Ce qui est réprimé par la loi c’est le fait d’inciter un musulman à changer de religion. Donc, les Marocains n’ont rien à craindre du PJD. Nous n’allons pas apporter de lois nouvelles dans les domaines déjà cités. Nous nous limiterons à veiller à la bonne application des lois en vigueur.
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